Game Story #2 – La Colline Muette

Game Story #2 – La Colline Muette

Que fais-je ici ? Où suis-je d’ailleurs ? Je ne distingue rien à quelques mètres de moi. Le brouillard extérieur envahit mes pensées, comme si mon cerveau se trouve dans du coton. Je n’ai pas peur. J’ai un sentiment lancinant, comme un muscle froissé, dans mon esprit. Je n’arrive pas à en déterminer l’origine. Les larmes au bord des yeux sans raison, je porte ma main sur mon front et la fait descendre jusque dans ma barbe. Je suis habillé comme la veille. Enfin, comme dans mon dernier souvenir… je crois.

Le bruit de mes pas résonne mais pas autant que si je me trouvais dans un désert. Je suis dans une rue qui m’est familière. Je croise une boite aux lettres avec le fanion baissé. Une lettre à l’intérieur pourrait m’indiquer où je me trouve. Je m’approche du couvercle métallique et un bourdonnement se fait entendre. J’ouvre alors avec précaution. Un insecte étrange, aussi gros que mon poing s’en échappe. Quelques mètres plus loin, alors que je l’aventure dans le brouillard, je me rappelle son bourdonnement qui n’avait rien d’amical. Il est resté dans mon esprit depuis. Ou bien me suivait-il, tapi dans le rideau de vapeur ?

Un sursaut, une mince goûte de sueur roulant dans mon dos. Des rires d’enfant, comme un bruit de craie sur un tableau. Est-ce de la peur que je ressens ? Mes sentiments sortent comme une boule de loto, tout cela reste confus. J’aime cet enfant, comme dans mon dernier souvenir… je crois.

Je me dirige en suivant les babillages incessants et irritants. J’arrive à un carrefour et je distingue la danse des feux rouges, orange puis vert. Pas de voitures sur la route mais des bruits proviennent d’une Cadillac garée près d’un Drugstore. Elle ressemble à celle que mon père me prêtait quand j’étais adolescent. Je flirtais avec Marie à l’époque. La voiture tangue comme si deux personnes se battaient à l’intérieur. Je m’approche pour voir au travers de la vitre embuée. Deux monstres humanoïdes s’accouplent avec violence. Juste un amas de bras et de jambes sans visage. On discerne bien un homme aux muscles saillant et au torse imposant et une femme avec des seins et des cuisses fermes. J’ai peur, je crois… mais je reste à contempler le spectacle, hypnotisé par les sons répétitifs de la voiture vacillante. Le monstre masculin me voit. Dans un excès de violence, il démembre le monstre féminin comme une feuille de papier, démolit le toit du véhicule en écartant les morceaux de métal. Le colosse jette alors toute sa fureur dans ma direction.

Je cours à perdre haleine dans n’importe quelle direction. Un bâtiment se dresse finalement devant moi. Un H signale l’entrée. Je me jette dans le hall. A cet instant, je crois avoir déclenché une alarme. Mais le son strident vient de dehors et il s’agit de l’alerte incendie. A ce moment, les murs de l’hôpital (rassurant par leur blancheur) se ternissent, pourrissent et virent au ocre. De la rouille identique à du sang vient perler à la surface du sol, le lino se décolle et s’envole comme des papillons, laissant apparaître des grilles de chantiers. Je devine alors un abysse infernal sous mes pieds. La folie me guette… Je crois.

Je gravis quelques marches de l’hôpital. Au détour d’un couloir, je croise l’ombre du monstre, rodant, portant une épée démesurée à une main. Je me faufile dans les couloirs, arrive dans une salle d’opération. Derrière un rideau protecteur, une partie de la salle n’a pas vieilli. On devine l’ombre d’une enfant jouant avec une poupée. Elle lui chante une chanson en lui peignant les cheveux. Sans savoir pourquoi, je suis dans une rage folle… Je crois.

Je mets quelques instants à apaiser cette colère. Les mains autour de ma tête, sur mes oreilles afin de ne plus entendre cette comptine. Le monstre est finalement à mes côtés, soulevant un ersatz d’infirmière sans visage d’une main et sa massive lame de l’autre. En un geste, il découpe le monstre féminin en deux. Les jambes de la victime tombent à quelques centimètres de moi, le haut du corps volant à travers la pièce. Il frappe le mur près de la petite fille. Cette dernière rit. Elle s’avance vers son paravent, comme une ombre chinoise. Elle sort la tête. Mes oreilles bourdonnent. Je devine le sang qui parcourt rapidement mes veines.

« Papa ! Tu es venu ! »

Le monstre est derrière moi. Pendant que ma fille s’avance, il arme le bras et plante l’épée à travers mon dos.

« Papa ! » répète la fille en chantonnant, un sourire aux lèvres.

Pendant que la douleur m’envahit, elle me tend un dessin. Le trait est assez grossier: un personnage féminin pleure, une autre plus petite est allongé par terre, un homme plus grand est debout, en colère. Quelques mots en bas du dessin :

« Un jour, Papa m’a tué ».

C’est vrai… je crois.